Esther Paniagua Alonso

Au coeur de Bab El-Oued

Caridad Álvarez Martín

Tout près de la Casbah, dans le quartier populaire de Bab-el-Oued, vivaient Esther, Caridad et Lourdès, trois religieuses espagnoles, Augustines missionnaires.
Présentes en Algérie depuis 1933, la congrégation était au service des communautés chrétiennes et de la population en Algérie. Si la nature des services avait évolué dans le temps avec les besoins, la proximité avec les familles, les voisins, les personnes âgées, les jeunes, n’avait pas changé.

C’est l’assassinat, le 8 mai 1994, de sœur Paul-Hélène et de frère Henri dans la bibliothèque de Ben Cheneb qui a créé un choc. S’estimant protégées par leurs voisins au regard de leurs excellentes relations, les sœurs prennent conscience à ce moment-là du danger qui les guette. Leurs supérieures viennent de Rome pour les dissuader de rester et partagent avec elles et Mgr Teissier, l’archevêque d’Alger, un temps de discernement les 6 et 7 octobre 1994.

L’ensemble des religieuses de la congrégation en Algérie et réparties en petites communautés sont présentes. Au bout de ce processus, elles déclarent toutes, personnellement et unanimement, vouloir rester.

Suivant les recommandations de l’ambassade espagnole, en ce dimanche 23 octobre, dimanche des missions, elles sont quatre à partir à la messe, deux par deux à quelques minutes d’intervalle. L’humeur est même joyeuse. Arrivées à la porte de la chapelle des Petites sœurs de Jésus, elles sont abattues de deux balles. Elles succombent à leurs blessures sans que les sœurs qui les suivent, mises immédiatement à l’abri par des témoins de la scène, ne puissent faire quoi que ce soit. Le traumatisme est grand, mais l’affirmation de leur entière liberté deux semaines plus tôt soutient leurs supérieures et tous ceux qui connaissaient leur engagement auprès de tous. Elles laissent un souvenir lumineux autour d’elles.

Esther et Caridad debout, avec frère Henri Vergès au centre.
(© Archives générales des Augustines missionnaires)

Témoignages


« Les Algériens se sentent honteux à cause de ce meurtre de sang-froid, commis contre des personnes qui avaient consacré leur vie à Dieu et au prochain. Nous avons été bien secoués par cette tragédie. »

Lettre de Charles Deckers, 29.10.1994, citée dans Nos vies sont déjà données.
19 vies pour Dieu et l’Algérie, p. 68

« Depuis ce dimanche, la pensée ne cesse de tourner autour de l’assassinat des deux religieuses espagnoles. Comment et pourquoi ? Comment peut-on tirer sur deux femmes ? Sur deux religieuses, deux créatures de Dieu, qui de leur démarche dominicale, allaient à leur chapelle en toute confiance, prier le Créateur ? Pourquoi ? Sans doute pour les remercier d’avoir soigné les nôtres pendant des années et des années, d’avoir guéri un membre de notre famille, réconforté un voisin… Peut-être se trouve-t-il parmi leurs assassins… Sait-on jamais de quoi s’alimente cette sauvage folie meurtrière ? Pour les remercier donc sûrement. D’être restées en ce pays malgré les conseils et les exhortations, d’être restées en ce pays, que nous-mêmes Algériens, nous désertons sous l’emprise de la terreur et le vertige du désarroi. Deux femmes qui allaient vers Dieu demander grâce. Elles allaient sûrement y aller de leur petite prière pour nous, malheureux Algériens, soumis au fléau. Peut-être, elles vont nous manquer longtemps, les dernières prières de ces deux religieuses qui voulaient faire pencher la balance du côté de la paix, de la miséricorde. Vers quel monde de ténèbres donc nous jeter, nous qui ne rêvons que de lumière ? »

Saïd Mekbel, Journal Le matin

« Comme il a été douloureux pour moi d’être témoin de la mort tragique de mes deux sœurs, Caridad et Esther, et de connaître les dix-sept autres frères et sœurs qui ont donné leur vie par amour pour Dieu et pour l’Algérie. J’étais là, comme Marie au pied de la Croix ; j’ai prié au fond de moi : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Témoignage de sœur Lourdès, citée dans Nos vies sont déjà données.
19 vies pour Dieu et l’Algérie, p. 66

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