Bibiane Leclerc

Les deux colombes de Belcourt

Angèle-Marie Littlejohn

Elles habitaient, avec Yolanda, l’un des quartiers les plus populaires d’Alger, au 105 de la rue Benlouzdaïd. Et c’est dans les yeux de ceux avec qui elles ont partagé leur quotidien que l’on peut lire le mieux la trajectoire de bonté qui était la leur.

Présentes depuis les années 60 en Algérie, les deux sœurs de la congrégation de Notre-Dame des Apôtres sont très vite devenues un binôme inséparable pour assurer la direction et l’animation de l’École des Arts de la ville d’Alger du quartier de Belcourt. Sur les murs de leur atelier de couture et de broderie, on pouvait lire : « Dieu est beau et il aime la beauté ». Convaincues de cette élévation possible des jeunes filles par la pédagogie de la beauté, elles se sont données à cet apostolat dès 1964. 

Très présentes à la vie de leur quartier, l’équipe de foot locale les avait même désignées leurs premières supportrices et demandait leur prière les jours de match.

Avec la violence qui avait atteint plusieurs religieuses et religieux, elles avaient formulé leur détermination à rester auprès de leurs voisins. Ce 3 septembre 1995 au soir, au retour de la messe, les deux sœurs sont abattues à bout portant à quelques mètres de chez elles.

« Deux colombes sont apparues
Il y a longtemps, longtemps
Dans notre ciel
Guidées par le Saint-Esprit
Pour vivre leur vie de pauvres,
Parmi les pauvres de notre pays.
Pour servir, enseigner, soigner et aider.
Avec un large sourire.
Pour partager et aimer
Simplement et humblement
Avec ceux qui ont le plus besoin.
Pour prier et invoquer le Seigneur
Pour être de petites bougies,
Une faible lumière,
Une balise pour les naufragés de ce monde.
Pour être une présence,
Celle du Christ
Au milieu de mal-aimés
Deux colombes se sont envolées.
Ne pleurez pas, ne gémissez pas.
Ne soyez pas inquiets,
Ne soyez pas effrayés,
Car vous êtes les témoins
Du don suprême,
De l'obéissance à celui qui a dit :
«Je suis le Chemin, Je suis la Vérité, Je suis la Vie.»
Voyez,
Lorsqu'elles tombèrent terrassées,
Toujours ensemble
L'une sur l'autre,
Sur terre
Leur corps formèrent une croix
Et dans le ciel
Avec leur âme, elles brodèrent
Le mot « AMOUR ».

(un ami algérien, cité dans Jusqu’au bout de la nuit. L’Église d’Algérie, p. 99).

  • Broderies réalisées par les jeunes filles

  • Céramique Basilique Notre Dame d'Afrique

  • Céramique Basilique Notre Dame d'Afrique

Témoignages


« Ils vous ont guettées, suivies à pas feutrés. Vous, vous marchiez, confiantes. Ils ne vous ont pas regardé en face, ils avaient peur de votre regard, de votre sourire, de votre détermination. Ils vous ont tiré dessus, visant juste. Vous êtes affaissées, sans cri, sans bruit, sur le trottoir. Ils ont cru vous anéantir, mais vous êtes vivantes ! Ce sont eux, les morts. Vous, vous rayonnez de votre vie donnée ! »

Nos vies sont déjà données.
19 vies pour Dieu et l’Algérie, p. 117

« C'était deux tempéraments forts.
Elles menaient une vie de prière intense, c'était le fondement de leur don aux autres. Elles avaient des mains de fées, des artistes dans leur travail ; leur accueil était le reflet de leur être intérieur. Elles avaient l'amour du fini et du beau. Si une élève ne venait pas, le soir après leur travail, toutes les deux partaient voir la famille afin de s'enquérir des raisons de cette absence. Quand des parents voulaient retirer des filles en cours d'année pour les marier, elles plaidaient leur cause, afin qu'elles puissent terminer leur formation avant le mariage. Elles étaient infatigables pour tout ce qui concernait la promotion des jeunes filles.
[…] Au moment des examens, en fin d'année, ces sœurs faisaient partie du jury.
Elles ne pouvaient souffrir les injustices, ce qui n'allait pas toujours sans souci pour elles. Un appartement de fonction sur place leur avait été offert. Elles restaient tard le soir pour préparer le travail, corriger les compositions. Des monitrices ont été formées à cette école, elles collaboraient avec les religieuses dans un grand esprit d’équipe ; tout était fait en commun. La vie de la paroisse était pour ces religieuses très importante. Elles participaient activement à tout, tant au plan matériel qu'à la préparation des liturgies. Le matin, elles étaient les premières présentes à la prière de l'office, avec les Pères et les autres religieuses de la paroisse. Les jeunes du quartier discutaient volontiers avec ces sœurs. Il y avait une connivence entre elles et toute la population. Face aux événements, elles n'avaient pas peur, elles étaient confiantes. Leur vie était donnée, offerte. Le Seigneur les a prises là où elles étaient, sans doute parce qu'elles étaient prêtes.»

Sœur Marie-Noëlle, citée dans Jusqu’au bout de la nuit. L’Église d’Algérie, p. 96-97

“En lien direct avec l’exploitation assez saisissante que le légat du Pape, Mgr Francisco Javier Errázuriz avait faite, il y a tout juste deux mois, des Constitutions de la Congrégation Notre-Dame des Apôtres pour situer la mort brutale des Sœurs Bibiane et Angèle-Marie dans la droite ligne de leur vocation commune. L’Église avait reconnu, officialisé le charisme de la Congrégation. Et là, elle disait « merci » pour la fidélité jusqu’au bout à un esprit qui, dans la mort d’avance consentie, comme un risque évangélique, donnait véritablement VIE à la lettre. Il nous citait ainsi entre autres : « Nous sommes prêtes à tout risquer pour le Seigneur » (article 7).
« En acceptant le dépouillement et les difficultés de chaque jour, nous entrons, à la suite du Christ, dans le mystère pascal de mort et de résurrection inséparable de toute vie apostolique » (article 11). « Devenir germe d’unité, d’espérance et de salut, spécialement au milieu des plus pauvres » (article 13 : l’idéal de l’Institut ?). Elles se voulaient encore prêtes à tout ce qui « sollicite dévouement et générosité » (article 9). Et c’est bien cette cohérence entre leur idéal de vie et leur existence concrète, celle de tous les jours (depuis plus de 30 ans), et pas seulement celle du dernier instant, qui nous a frappés, comme le légat lui-même. C’était aussi le message de F. Henri dont la vie était toute donnée d’avance, même à ceux-là qui la lui ont prise. Il est vrai que la mort pour l’annonce de l’Évangile fait partie de l’appel auquel répondent plus directement les Instituts missionnaires : les Pères Blancs, les Augustiniennes missionnaires (Esther et Caridad ont été assassinées le dimanche des missions !). Comme l’évêque [l’a dit] (au témoignage de Saint Charles Borromée), ils accèdent de plus près que les autres « au supplice, au martyre… ».
Il n’y a pas dans notre ménologe beaucoup de moines « martyrs ».

Christian de Chergé, chapitre du 4.11.1995, Dieu pour tout jour, p. 531-532

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Photos : (© Archives générales Congrégation Notre-Dame des Apôtres)